De la grève des poubelles à la perte d’un animal de compagnie, le processus d’élaboration des tchatchades repose sur le quotidien des individus. « Je choisissais un titre avec des sous questions pour ouvrir l’horizon à d’autres conversations. Le plus important, c’est l’endroit où ça se passe. En plein coeur des anciens bidonvilles ou sur le marché à l’Estaque, on ne retrouve pas les mêmes mémoires. Les tchatcheurs quant à eux ne sont pas faciles à trouver. Bien sûr, on avait mis en place de la communication, des partenariats. Les associations proposaient des participantes et des participantes, la Ville commandait des tchatchades. L’impératif était de trouver des personnes avec une histoire à raconter afin de mobiliser l’espace sonore. Après ça se faisait tout seul ! Les tchatchades attiraient l’attention et créaient une société qui peut s’écouter.»
Pourtant, certains endroits s’avèrent être plus problématiques que d’autres. Un tel dispositif se heurte forcément à des échelles plus grandes, à des niveaux politiques plus importants. « Une Ministre avait kiffé le concept et soudainement, on se retrouvait dans un milieu plus formel. La parole de rue, dans l’espace public, a ses propres limites. Cela s’est épuisé tout seul à vrai dire. C’est compliqué de mettre en place des échanges sans qu’ils se transforment en conférences, avec un dialogue qui n’est plus horizontal, une parole hiérarchisée qui va à l’encontre du but initial. A la fin, ça devient une histoire de spécialistes.» L’occupation de l’espace public semble avoir ses limites. Transportée sous différents formats, parfois même dans les mairies de secteur, la tchatchade reste une pratique inhabituelle. Un outil de dialogue qui déplace la vérité et qui ne peut s’élargir au-delà de cinquante personnes, sans devenir rapidement ingérable.
« Avant tout, j’utilise les balades touristiques avec l’Office de tourisme, pour montrer comment la ville s’est construite. En perpétuel mouvement, il ne faut pas essayer de la comprendre. La cité phocéenne se déroule sous nos yeux, et nous devons la contempler et suivre son mouvement. En la regardant de haut, on se heurte à la violence, à la difficulté, à l’humain. Marseille est comme un ruisseau : c’est toujours la même eau, sans vraiment l’être. Notre ville est construite par couches, comme un mille feuilles. C’est le port où on vient embarquer et débarquer. Ce n’est pas un centre. La Canebière, c’est un grand axe où les noyaux villageois se sont transformés en ville. La construction patchwork de Marseille s’explique par la géographie et l’espace. J’aime éclairer mes propos avec un texte de Georges Perec sur la notion d’espace : nous sommes des habitants de l’espace, et non du temps après lequel on court. Il suffit de se poser là pour être au bon endroit. »
Contrairement aux villes voisines prisonnières de l’Histoire, Marseille témoigne d’une évolution permanente.
Le Polygraphe : écrire la parole de la rue
« Une fois les tchatchades épuisées, je me suis lancé dans un projet commun : le Polygraphe. Un outil d’écriture collaboratif qui n’a malheureusement pas beaucoup tourné. Johanne Larrouzé, une amie, s’est installée comme écrivaine publique. Une véritable péripatéticienne de l’écriture ! Elle se sert d’un petit clavier portable et d’une imprimante à ticket avec laquelle elle imprime le texte. Une façon d’écrire et d’exposer dans l’espace public.
La poésie peut naître à chaque coin de rue. Il suffit de s’installer, d’écouter et de transcrire automatiquement ce que la foule raconte. Johanne se promène dans les imaginaires partagés, elle digère et transcrit spontanément les paroles entendues. Elle crée une distance dans la parole et dans l’imaginaire de l’autre. Moi, je suis colporteur. Je lis les textes, je les chuchote, je les scande et les accroche dans l’espace public » . De sorte à créer ce cheminement : parole, transcription, détranscription, parole.» Le passage du texte oral au texte écrit reste délicat. La parole se transforme lors de la retranscription : les phrases sont rectifiées, les tournures modifiées, les mots changés. Le langage oral se reconstruit dans l’écrit. Et si certains se réjouissent de voir leur parole améliorée, d’autres ne sauraient le tolérer. « Souvent, les gens sont agacés voire énervés par la retranscription, parce que le texte final ne reflète pas précisément ce qu’ils ont dit. C’est écrit sans ponctuation et avec une dynamique nouvelle. Les points et les virgules, ce sont les émotions, les silences présents dans la parole. Ils renvoient à la poésie. C’est un vrai défi d’apporter de l’intime partageable dans l’espace public ! On a dû le faire une fois ou deux. » Qu’est-ce qui fait la culture actuelle et comment la proposer au public ? Le comédien s’interroge : « Le monde est encore ringard. Il a besoin d’un résultat immédiat. On propose des outils qui sont de l’ordre de la médiation et du spectacle. Et surtout où le spectacle se déroule lors de la médiation. Pour les gens, ce n’est pas de l’art. Quelque chose reste figé. Il est crucial, selon moi, d’accepter de se plier à un exercice de déconditionnement. Le marseillais ou la marseillaise, ils acceptent de retourner leur culture et de se la réapproprier. Mais l’aixois ou le parisien, il en est hors de question. Moi, ce qui m’intéresse dans l’art, c’est ce que l’on peut partager. Pour que ça fonctionne, on doit se déconditionner de ses propres à prioris. »
Véritables instruments de la rue, les tchatchades, les promenades urbaines et le polygraphe invitent à redécouvrir l’espace public et à regarder les choses autrement. « Le but, c’est d’amener les gens à observer autour d’eux. Au fond, on passe notre temps à circuler d’un espace à un autre en essayant de ne pas se cogner. On ne regarde plus son propre quartier. Et si se mettre à parler dehors est une activité qui fonctionne bien dans notre région, car typiquement du sud, je n’arrive pas à vendre ces outils urbains. Je suis un très mauvais vendeur. C’est une des raisons qui m’a fait cesser le théâtre. Je suis agacé de devoir expliquer ce que je fais ; ça se comprend ou ça ne se comprend pas. C’est comme une bonne blague ! Si on doit l’expliquer, elle n’est plus drôle. »
Au fil des années, l’être humain a déserté l’espace public. Si l’aspect méditerranéen de Marseille l’encourage encore à se saisir de la rue, on constate qu’elle n’est plus autant occupée. « L’espace public, c’est l’endroit où on vient vérifier à travers les yeux des autres, si on est bien vivant, On prend le risque de rencontrer l’autre. Avant, on prenait aisément ce risque dans le sud. Le folklore provençal, c’est aussi celui des gens qui parlent fort dehors, sur le marché ou à la plage. Cette proximité avait engendré des sociétés dans lesquelles les gens n’avaient pas peur les uns des autres. Les personnes devaient être dehors à cette époque, pour aller chercher de l’eau ou du pain, elles déposaient une chaise dans le quartier, et papotaient. Aujourd’hui, les gens se confinent chez eux et créent une communauté apeurée par l’autre. C’est de notre faute, le manque d’usage de l’espace public. On s’est cantonnés dans nos maisons. On n’ose plus occuper l’environnement extérieur. Il est plus que nécessaire de se réapproprier la rue ! ».
Au fil de ses expériences, Jean-Marie n’a cessé d’explorer de nouvelles manières de faire circuler la parole dans la ville. Entre discussions improvisées, promenades urbaines et projets d’écriture collective, son travail invite les habitants à se réapproprier l’espace public et à regarder leur quotidien autrement. Au cœur de cette démarche : la tchatchade, une pratique simple mais puissante qui remet la parole des habitants au centre.